Cheval et royauté à la Renaissance

Principal moyen de transport de la royauté, le cheval est utilisé pour sa rapidité puisqu’il permet de parcourir 6,5 km/h au pas, 14 km/h au trot et de 20 à 60 km/h au galop. Lors d’un long trajet, le cavalier alterne les allures de sa monture ou bien la change fréquemment au rythme d’environ tous les 30km en moyenne selon les relais mis en place par Louis IX sur les routes principales uniquement – il en existe 9 seulement sous Henri III. Cependant, la performance du cheval dépend de son cavalier, que ce soit sa résistance physique, ses montures successives et également l’urgence du déplacement.

 

Au-delà de leur fonction utilitaire, les équidés se retrouvent dans les cérémonies et festivités où leur apparence et leur place sont primordiales. Les chevaux sont mis en scène pour les événements publics les plus fastueux comme les entrées royales en ville qui sont extrêmement codifiées et pour lesquelles l’ordre et l’apparence de chacun doivent correspondre à son statut et à son rang. Le cheval est la monture privilégiée par les élites puisque posséder cet animal est un marqueur social. Il est alors réservé aux personnes les plus importantes des processions et aux militaires montés pour les démarquer de ceux combattant à pied. Pour affirmer son rang lors des manifestations publiques, le roi monte un « grand cheval » - nom donné aux montures les plus nobles dressées pour le combat.

 

Cavalcade à Amsterdam pour la réception de Marie de Médicis

« Cavalcade à Amsterdam pour la réception de Marie de Médicis », estampe, 1638. Auteur : NOLPE, Peter (Amsterdam, 1613 - Amsterdam, 1653)

 

Outre les cérémonies solennelles, le cheval est utilisé pour divers déplacements publics comme les parties de chasse, les visites de lieux saints, les voyages de la Cour ou bien même les traversées du royaume – somptueuses aux yeux du peuple. Dames et gentilshommes voyagent à dos de cheval, en litière ou en chariot accompagnés de leurs serviteurs qui peuvent être à pied ou montés. Pour les longs trajets, les équidés endurants et confortables sont privilégiés comme les palefrois (chevaux de selle en opposition au destrier), les haquenées (de petits chevaux de luxe élevés et dressés pour cet usage et principalement pour les dames) ou les mules. Ces dernières, combinant les qualités des deux espèces, la docilité et le pied sûr, sont particulièrement appréciées pour cet usage autant pour les grands, les femmes et les personnes âgées. Cependant, du fait de sa stérilité, il est difficile et coûteux d’élever une mule au XVIe ce qui en fait un animal précieux.

 

 

La chevalerie : un idéal militaire et moral de la noblesse

La notion de chevalerie est complexe, ses formes sont multiples et constituent, du milieu du Moyen Âge jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, un ciment culturel pour une grande partie des élites laïques européennes - particulièrement dans le royaume de France où elle semble avoir pris naissance et connaît son essor le plus rapide. La chevalerie se développe à partir de la figure du chevalier, un combattant d’élite à cheval apparaissant aux alentours de l’an mil au service des seigneurs et des princes. Cette idée se développe progressivement au sein de la noblesse jusqu’à en constituer la majorité au XIIe siècle. Les premiers chevaliers se définissent comme un idéal guerrier afin de se différencier du reste des combattants et de la population roturière. Cette aspiration est adoptée par les plus hautes sphères du pouvoir et que chevalerie et noblesse deviennent des termes indissociables en France.

 

À l’origine, la chevalerie fait partie du corps militaire puisqu’elle est née au sein d’une caste de guerriers d’élite à cheval auxquels leur qualité guerrière permettait de se démarquer sur les champs de bataille. À cette époque, monter à cheval est synonyme de combat. En outre, l’armement et la monture sont coûteux autant à l’achat qu’à l’entretien, et demandent des années pour maîtriser leur usage. Ce temps d’apprentissage devient un argument de supériorité pour les chevaliers qui se placent au-dessus de tout autre combattant. Cette supériorité militaire s’accompagne d’une supériorité morale, revendiquée par la chevalerie, qui lui permet de s’élever et se démarquer des autres professions faisant usage de violence. Ces valeurs chevaleresques sont un argument de distinction des autres classes jugées inférieures, ce qui attire l’ancienne noblesse qui adopte rapidement cette culture chevaleresque.

 

Pourtant née au cœur des mutations du système féodal, la culture des chevaliers, ses idéaux moraux et philosophiques, ne cessent d’être enrichis et réinterprétés au cours de l’Histoire, mais la chevalerie n’a jamais été autant célébrée et revendiquée que par les princes et les gentilshommes du XVIe siècle. Lors de la Renaissance, en France, la chevalerie est une part essentielle de la culture nobiliaire. Les dernières décennies de la Guerre de Cent Ans, les idéaux fondamentaux de la chevalerie sont ravivés par les différents partis pour fidéliser leurs partisans – en particulier au lendemain du conflit. Également, lors des premières guerres d’Italie, sous Charles VIII et Louis XII, l’aspect aventureux de ce conflit participe à la réactualisation de la culture chevaleresque.

 

Affirmation de l’idéal chevaleresque dans la monarchie française

Affirmation de l’idéal chevaleresque dans la monarchie française © Anaïs Darget

 

Dès les premiers rois francs, la légitimité de gouverner se caractérise par savoir tenir le rôle de chef de guerre. Lors des derniers siècles du Moyen Âge, l’idéal chevaleresque intègre pleinement les représentations de la monarchie et, de facto, fait des rois de France et de leurs héritiers mâles des chevaliers par défaut. Ensuite, à la fin du XIe siècle, les souverains français reçoivent la qualité chevaleresque dès qu’ils finissent leur formation militaire – vers 15/16 ans en général – lors d’une cérémonie d’adoubement. Au XIIIe siècle, l’appartenance du roi à la chevalerie est une condition primordiale pour monter sur le trône. C’est lors de l’avènement en 1380 du roi Charles VI que l’adoubement fait partie intégrante de la cérémonie et rend la royauté et la chevalerie indissociables.

 

L’utilisation de la symbolique chevaleresque positionne le roi en tant que premier des chevaliers, primus inter pares (le premier d’entre ses pairs) afin de montrer que, bien qu’il soit à leur tête, il partage avec les nobles une même nature chevaleresque tout comme une partie de son pouvoir. Cet idéal d’interdépendance est très présent au XVIe puisque le principe originel féodal est mis à mal avec la concentration de plus en plus importante des pouvoirs dans la figure du roi. Pour amorcer ce changement, les rois de la Renaissance accentuent leur signe d’appartenance à la chevalerie afin de rassurer une noblesse inquiète de perdre son pouvoir politique.

 

La guerre de Cent Ans, les conflits nobiliaires du XVe siècle et les premières guerres d’Italie amènent les rois de France à mettre en avant la qualité militaire de leur fonction. Les idéaux chevaleresques constituent des arguments pour les guerres de Religion, des guerres civiles de partis nobiliaires entre eux, puisque la chevalerie fait office de culture interconfessionnelle. Elle devient un moyen de communication afin de trouver un terrain d’entente et de respect entre des nobles.

 

Contrairement à Henri III qui délaisse les idéaux chevaleresques – ce qui lui vaut des critiques de deux partis - Henri IV se place en véritable chef militaire. Il renoue avec l’idéal chevaleresque et toute sa symbolique pour réunifier la noblesse autour de lui et rétablir l’ordre dans le royaume – meurtri par les guerres de Religion. Cependant, cette recrudescence par le roi de France lui permet de renforcer la centralisation du pouvoir royal. La nouvelle dynastie des Bourbons réutilise les idéaux de la culture chevaleresque à son profit.

 

 

Henri IV et le cheval

 

Aventure d'Henri IV et du Capitaine Michau

« Aventure d'Henri IV et du Capitaine Michau », vers 1802. Auteur : COUCHÉ, Jacques Dit COUCHÉ Père (1750 - 1832) © Jean-Yves Chermeux

 

Dernier roi de France à avoir combattu à la tête de la cavalerie, au risque d’être fait prisonnier ou de perdre la vie, il est communément admis à Henri IV une dextérité, une résistance physique et un véritable plaisir à cheval hors du commun. Il aurait parcouru plus de 300 000 km de distance en selle tout au long de sa vie et l’un de ses exploits serait d’avoir passé quinze heures à cheval sans manger.

 

Grand amateur de chasse et de jeux équestres, le futur roi se fait offrir par sa mère à l’âge de dix ans des petits chevaux venus d’Espagne. Lors de sa jeunesse à Paris, de 1562 à 1568, Henri IV suit les leçons de François de Kernevenoy au manège royal des Tuileries. Il apprend ensuite le métier de soldat durant cinq ans, de 1567 à 1572, et reçoit le baptême du feu en juin 1570 à Arnay-le-Duc.

 

Lorsqu’il devient prince de Navarre, en 1572, Henri a sa maison avec deux écuries, dont une grande de vingt-huit grands chevaux et une petite de quarante-trois chevaux provenant d’Espagne, de Naples, d’Angleterre mais également de Tarbes et de la vallée d’Ossau. Les comptes de la grande et petite écurie du roi de juin 1590 à octobre 1591, qui se trouvent dans la bibliothèque du château, sont la preuve que posséder des chevaux demande une aisance financière. Pour affirmer son statut social, les chevaux sont harnachés par des licols et des selles aux matières nobles et onéreuses. Chaque cheval du roi est nommé selon sa robe et semble avoir un harnachement qui lui est propre. En outre, posséder une écurie demande l’achat d’équipements pour le personnel comme des bottes, des souliers ou des vêtements. Le roi se procure ces matériaux auprès de professions spécialisées dans l’art équestre et au service de la royauté, comme des selliers et des cordonniers.

 

Livre de comptes

Livre de comptes © Anaïs Darget

 

 

Henri IV, comme ses ancêtres souverains de Navarre, estime les chevaux pyrénéens de la vallée d’Ossau puisqu’en 1581, il confirme les droits de pacages en vallée d’Ossau sur le Pont-Long et il est admis qu’à chaque changement de règne, la vallée donnerait en hommage un de leurs chevaux et un fer de lance. Lors de la bataille de Coutras en 1587, le vicomte de Turenne commande un corps de réserve de l’aile gauche composé de la cavalerie gasconne – avec au moins neuf chevaux de la vallée d’Ossau réquisitionnés pour l’armée du roi mais qui furent pris ou tués. Henri déplore la perte de ses chevaux béarnais qui sont remboursés à la vallée un an plus tard.

 

Depuis le Moyen Âge central, les rois de Navarre possèdent des chevaux espagnols estimés par les autres monarchies européennes, tandis que l’attrait des Navarrais semble se porter sur les chevaux des vallées pyrénéennes – également de sang espagnol. Il est probable que la dénomination de « race navarrine », bien que plus tardive pour désigner les races originaires des Pyrénées, soit tirée de l’estimation du royaume de Navarre pour ces chevaux.

 

Les chevaux sont également au cœur des divertissements de l’époque avec la pratique de la chasse et des courses - dont son grand-père est un amateur. Le père d’Henri IV, Antoine de Bourbon, introduit auprès d’Henri II un divertissement venu de Flandres qui consiste à lâcher un certain nombre de chevaux, dressés à la course, en liberté dans une plaine où des coureurs apostés les guidaient de leur voix et de leur geste. Les chevaux les plus rapides étaient réservés aux écuries du roi tandis que les autres étaient vendus aux seigneurs du pays. L’introduction de ce type de course semble fonctionner puisque Henri II demande au maréchal de Brissac, grand amateur de coursiers, de faire venir du personnel agréé pour dresser ces grands chevaux – probablement des destriers venus des pays nordiques. Bien que des chevaux « étrangers » soient introduits, les Albret semblent soucieux de conserver un bel élevage pyrénéen en demandant la conservation des juments locales dans des cheptels.

 

 

La naissance de l’équitation moderne française

Au début du XVIe siècle, bien qu’il y ait une amélioration de la maniabilité des chevaux, les cavaliers français conservent une équitation dite « à la bride » issue de la chevalerie, avec des armures imposantes et une équitation rigide, et encore loin de la mobilité acquise par les Espagnols.

 

Pour s’entraîner, les cavaliers français pratiquent des jeux d’exercice comme la joute, la quintaine, les mêlées à cheval avec des combats rapprochés à la batte ou à l’épée neutralisée. Il n’existe pas une doctrine équestre uniforme pour les cavaliers qui n’ont ni école ni principes équestres définis pour la monte ainsi qu’un dressage du cheval rudimentaire. Ils ont pour modèle les guerriers formés sur le champ de bataille comme les pages ou les écuyers.

 

Le renouveau équestre français se produit dès le règne de François 1er qui assimile le modèle d’équitation italien. Cette école apporte une mobilité nouvelle pour le cheval, véritable atout sur le champ de bataille. L’entraînement du cavalier est modifié mais, au contraire de la doctrine italienne qui préconise les châtiments pour les montures, l’éducation française se centre sur le cavalier et non le cheval. L’équitation française naît sous l’influence de Pluvinel et de La Broue. Lorsqu’il devient roi de France, Henri IV crée l’Académie d’équitation de Saumur, l’ancêtre du Cadre Noir, qui devient la première école d’équitation de France suivant les méthodes de Pluvinel.

 

 

Les Dames à cheval

 

Le départ de Marguerite d’Autriche ; Pompe funèbre de Marguerite d'Autriche

Le départ de Marguerite d’Autriche ; Pompe funèbre de Marguerite d'Autriche ; TEMPESTA Antonio (graveur) ; CALLOT Jacques (graveur), 1612 © Jean-Yves Chermeux

 

Bien que la présence des dames, et leur nombre, à un événement chevaleresque fasse partie des conditions de succès de ce type d’événement, les femmes sont réduites à un rôle passif du point de vue équestre.

 

Les connaissances à propos des femmes à cheval ou des cavalières à la Renaissance restent minimes puisqu’aucun terme spécialisé de l’époque ne définit les compétences des femmes en selle. Bien qu’il y ait eu des femmes cavalières, il n’existe aucun équivalent de l’écuyer au féminin, aucun traité pour codifier la pratique équestre féminine et aucun écuyer ne semble les former ou leur enseigner la monte.

 

À la Renaissance, la physiologie féminine est un obstacle présumé à la pratique équestre classique puisque le contact des parties intimes de la femme avec la selle, dans une position à califourchon, provoquerait la luxure. Le discours médical de l’époque, définissant la femme comme un être faible et imparfait par nature, appuie cet argument et bloque l’émancipation des femmes dans l’art équestre. En outre, la bienséance recommande l‘utilisation de dispositifs, en position assise avec les deux jambes du même côté, qui empêchent l’emploi des jambes pour contrôler et communiquer avec le cheval.

 

Lors de la locomotion, cette position limite l’équilibre des dames et les cantonne à choisir des montures spécifiques comme les mules ou les équidés de taille petite à moyenne qui sont dociles et ont des allures confortables. L’attelage, symbole de distinction sociale, est largement utilisé pour le transport des femmes comme la litière ou les carrosses. Le recours aux voitures ne demande pas de compétences particulières de la part des voyageurs et réduit les femmes à l’inertie d’un point de vue équestre.

 

Cependant, les femmes de l’époque sont capables de se servir d’une selle. La monte à califourchon est rare mais idéale pour la pratique équestre pure ; tandis que la monte en amazone, qui se développe au XVIe siècle, certes limite les mouvements mais permet une meilleure assise que les dispositifs plus anciens. En outre, de nombreuses nobles possèdent des écuries puisque le cheval est avant tout un symbole distinctif et hiérarchique dans la société féodale.

 

 

Bibliographie :


- 944.092 HEN, L’itinéraire d’Henri IV. Les 20 597 jours de sa vie / Jean-Claude Cuignet. – Héraclès, 1997.
- BP 11920 C/Expo2025, A cheval. Le portrait équestre dans la France de la Renaissance. In Fine, 2025. (Château D’Ecouen, musée national de la Renaissance). 
- 944.092 HEN, Dictionnaire Henri IV / Jean-Claude Cuignet, 2007.         
- L. 707 Les Pays de l’Adour. Royaume du Cheval par UPPA, 1982
- BP 6296, Musée national du Château de Pau. Quinze années d’acquisitions 1970-1984, 1985.         
- P.79.2.1, Comptes des grandes et petites écuries du roi Henri IV de juin 1590 à octobre 1591, 1591.

À découvrir