Salles Psyché et Saint-Jean - Lieux - mémoires de la captivité de l’émir Abd el-Kader

Histoire des salles

Ces noms d’usage proviennent de tentures de tapisseries qui y furent présentées, pour certaines depuis le Second Empire. Située à l’est du monument, la salle Saint-Jean était, jusque dans les années 1930, compartimentée en deux chambres. La cloison de séparation entre les deux pièces fut alors abattue pour créer un vaste espace muséographique. L’une des chambres qui la constituait avait été décorée au XIXe siècle de tapisseries flamandes, des scènes villageoises d’après le peintre David Téniers (1610-1690), et meublée d’un grand lit à baldaquin orné de riches broderies, dit lit de Louis XIV. Ce bel ensemble textile ayant malheureusement disparu dans l’incendie de l’atelier d’un restaurateur en 1997, en même temps que des dizaines d'autres pièces appartenant à diverses institutions patrimoniales, la salle Saint-Jean est aujourd’hui utilisée pour présenter des œuvres de grand format, peintures ou tapisseries.

Souvenir d’un illustre captif

Portrait de l'Emir Abd el Kader par Charles-François Adolphe Eynard (1806-1876)

 

Salle Psyché et salle Saint-Jean gardent le souvenir de l’émir Abd el-Kader qui y fut emprisonné entre avril et novembre 1848. C'est le 28 avril que, tard dans la nuit, trois omnibus arrivèrent au château de Pau. Ils amenaient l'émir Abd el-Kader et une partie des siens, jusque-là emprisonnés dans l'insalubre fort de Toulon, vers leur nouveau lieu de captivité. Au total, il s'agissait d'une centaine de personnes qu'il fallut loger dans l'ancien palais des rois de Navarre, dont les salles furent vidées de leur mobilier. Ce séjour d'Abd el-Kader s'organisa vite entre surveillance étroite et mondanités : l'émir se refusant à sortir de sa prison où il entama une véritable retraite spirituelle, les notables se succédèrent au château pour converser avec lui. Les membres de sa famille se promenèrent en voiture dans les environs ou firent du cheval dans le parc du château et les dames du meilleur monde vinrent se faire coiffer à l'orientale. Un très vif courant de sympathie s’empara de la population paloise pour cet homme d'exception. Mais le séjour d' Abd el-Kader à Pau fut aussi endeuillé par la mort de deux enfants, dont on peut toujours voir les tombes dans le cimetière de la ville. Lorsque le 2 novembre 1848, Abd el-Kader et les siens quittèrent Pau pour Amboise, des adieux officiels furent organisés par le maire à l'hippodrome de la ville.

L'émir Abd el-Kader est né en Algérie en 1808. Il était le fils de Mahieddine qui conduisit les premiers combats contre les troupes françaises dans l'ouest algérien en 1831. Sous l'impulsion de son père, il fut proclamé émir et prit à son tour la tête des combats contre l'occupant, en instaurant une guerre de harcèlement. Malgré deux traités de paix successifs, en 1834 et 1837, les combats s'amplifièrent, surtout à partir de 1841 où la France de la Monarchie de Juillet décida une conquête totale de l'Algérie et une guerre sans merci. En 1843, le duc d'Aumale, l'un des fils du roi Louis-Philippe, s'emparait de la smala d'Abd el-Kader, sa capitale « volante », affaiblissant considérablement les forces de l'émir qui s'enfuit au Maroc. Le 23 décembre 1847, Abd el-Kader se rendit au général Lamoricière. Le duc d'Aumale lui promit un emprisonnement en terre d'Islam, mais c'est en France qu'Abd el-Kader et une partie de son entourage devaient être emprisonnés, d'abord au fort Lamalgue à Toulon, puis à Pau d'avril à novembre 1848, et enfin au château d'Amboise où il demeura jusqu'en 1852. Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, tint la promesse faite sous la Monarchie de Juillet : Abd el-Kader put quitter la France pour la Turquie, puis la Syrie, où il mourut en 1883. Il s'illustra à Damas en protégeant des centaines de chrétiens lors de violentes émeutes religieuses. Ce mystique, ardent partisan du dialogue inter-religieux, laissa un souvenir fort au château et dans la ville de Pau, où il trouva un cercle d'actifs défenseurs.

 

 

Porte-monnaie de l'Emir Abd el-Kader
Gilet de l'Emir Abd el-Kader, détail

 

Le Musée national conserve encore quelques souvenirs d’ Abd el-Kader (gilet, porte-monnaie, estampes). Récemment, le Musée a acquis un portrait de l’émir, peint pendant sa captivité au château. Présenté dans la salle Psyché, ce petit portrait est attribué à un artiste amateur, Charles-François Adolphe Eynard (1806-1876). Cet officier protestant d’origine suisse séjournait dans la station thermale des Eaux-Bonnes et rencontra l’émir dès les tout premiers jours de sa captivité à Pau. Il devait entretenir avec lui une longue relation d’amitié spirituelle, qui se prolongea après le départ de l'émir pour Amboise. Charles Eynard fit partie de la société qui s’occupa activement d’obtenir la libération d’Abd el-Kader. Ce portrait, connu par plusieurs sources écrites et que l’on croyait disparu, est l’unique représentation peinte de l’émir pendant sa captivité à Pau. Il constitue  un témoignage émouvant et précieux d’une page importante de l’histoire du château.

 

 

 

 

Vue d'ensemble de la salle Psyché

Salle Psyché - Regards sur la peinture de genre historique et sur le drame romantique
 

 

Du présage du tragique événement de 1610 à la célébration du souvenir du roi Bourbon, les quatre autres tableaux présentés dans la salle Psyché mettent en lumière le genre historique pratiqué par les peintres du XIXe siècle, tout particulièrement ceux de la génération romantique qui connut ses succès vers 1830.

Eugène Devéria (1805-1865), qui avait été acclamé en 1827 avec le tableau La naissance de Henri IV revint à ce personnage avec une grande huile sur toile Les quatre Henri dans la maison de Crillon à Avignon , à laquelle il travailla entre 1848 et 1856. La présentation au Salon de 1857 fut cette fois un échec cuisant. Malgré le réel talent de coloriste de Devéria, son art monumental et décoratif dans l'esprit du drame romantique, qui avait tant plu trente ans plus tôt, ne soulevait plus l'enthousiasme du public et des critiques.

 

 

 

 

 

Les quatre henri dans la maison de Crillon à Avignon par Eugène Devéria (1805-1865)

 

 

 

 

Les quatre Henri dans la maison de Crillon à Avignon s'inspire d'une anecdote apocryphe qui trouve sa source à Avignon : en 1574, dans la demeure de Louis de Berton des Balbes de Crillon, fidèle d'Henri III de Valois puis d'Henri IV, aurait eu lieu une partie de dés entre Henri III, Henri de Navarre, futur Henri IV, son cousin Henri de Condé et Henri de Guise. Au cours du jeu, des gouttes de sang jaillissent du gobelet servant à jeter les dés. Le médecin Miron explique le sinistre présage à l'assemblée de gentilhommes présents autour des princes : les quatre joueurs sont destinés à tous périr de mort violente. Des comportements radicalement différents se manifestent alors face à la prédiction. A la terreur d’Henri de Valois (le roi Henri III) s’oppose notamment la bonne humeur enjouée d’Henri de Navarre, qui lance un joyeux défi à la mort, en vrai héros romantique.

 

 

 

 

 

 

 

Henri IV rapporté au Louvre après son assassinat de Robert-Fleury (1797-1890)

 

 

 

 

 

Henri IV rapporté au Louvre après son assassinat de Joseph-Nicolas Robert Fleury, dit Robert-Fleury (1797-1890) rappelle l’assassinat du 14 mai 1610. Henri IV mortellement blessé de trois coups de couteau portés par Ravaillac est ramené au Louvre en toute hâte et traîné par un escalier jusqu'au cabinet de la reine Marie de Médicis. Peintre militant, Robert-Fleury choisit de mettre sa peinture au service de la lutte contre les fanatismes, tant religieux que politiques. Aussi les grands épisodes des guerres de religion et du règne d'Henri IV lui inspirèrent-ils de nombreux sujets. Cette représentation du roi assassiné est l'une de ses œuvres les plus ambitieuses, par son format inhabituel, par sa solennité, sa théâtralité et sa puissance évocatrice. Donnant à voir la brutalité de la mort qui frappa le monarque au sommet de sa puissance, cette œuvre présentée en 1836, peu de temps après l’attentat de Fieschi contre Louis-Philippe (28 juillet 1835), semble se faire l'écho de cette actualité sanglante.

 

 

 

 

 

 

 

"Sully montrant à son petit-fils le coeur de Henri IV à la Flèche " par Philippe Coupin de la Couperie (1773-1851)

 

 

 

 

 

 

 

 

Précédant le courant romantique, la peinture de style « troubadour » est ici représentée par le tableau de Philippe Coupin de la Couperie (1773-1851), Sully montrant à son petit-fils le cœur de Henri IV à La Flèche (huile sur toile, 1819). Coupin de la Couperie fut professeur de dessin au collège militaire de la Flèche, où il put admirer le mausolée du cœur d’Henri IV situé dans la chapelle. Il en reproduisit fidèlement l’architecture et y plaça une scène historique, le vieux Sully ému au souvenir de son ancien maître et ami, dont il montre le mausolée à son petit-fils, fringant jeune homme en costume Louis XIII. Cette œuvre, empreinte de nostalgie et propre à susciter une méditation édifiante sur la transmission du souvenir d'un passé glorieux à travers les générations, fut acquise par Louis XVIII. Après l’assassinat du duc de Berry en 1820, il en fit don à la duchesse pour le château de Rosny.

 

 

 

 

 

 

 

 

Inauguration de la statue d’Henri IV place royale à Pau par son fils le duc de Montpensier par Eugène Devéria (1805-1865)

 

 

Eugène Devéria (1805-1865) reçut commande de Louis-Philippe pour le musée de Versailles d’un grand tableau représentant l’inauguration de la statue d’Henri IV Place Royale à Pau par son fils le duc de Montpensier. Cet événement eut lieu le 27 août 1843, alors que les rénovations du château de Pau voulues par Louis-Philippe battaient leur plein. L’esquisse présentée salle Psyché est un état antérieur de la grande composition achevée en avril 1845, aujourd’hui encore conservée à Versailles. Elle a été acquise en 1999 dans la vente du château de Randan qui appartenait à la maison d’Orléans et le tableau porte la marque de la duchesse de Montpensier. Devéria a magnifié ce grand moment de ferveur autour de la figure du roi Henri IV : duc de Montpensier, personnalités éminentes de la ville de Pau et du département des Basses-Pyrénées précisément portraiturés, mais aussi personnages en costume local y communient dans le souvenir réconciliateur du Béarnais.

 

 

 

 

 

 

Salle Saint-Jean – la tenture de Psyché

Dans la grande salle Saint-Jean, cinq pièces de la tenture de L'Histoire de Psyché sont actuellement présentées. Cet ensemble de tapisseries arriva en 1854 au château de Pau pour orner les murs de la petite « chambre verte », destinée initialement à la sœur de Louis-Philippe, Madame Adélaïde (actuelle salle Psyché). C'est pour les présenter dans de meilleures conditions de conservation qu'elles ont été déplacées en 2011 dans la grande salle voisine, la salle Saint-Jean.

La vieille raconte l'histoire de Psyché à la jeune captive

 

 

L'histoire de la trop belle mortelle Psyché et de Cupidon nous vient de la mythologie. Elle a été transmise par le roman L’Ane d’or ou Les Métamorphoses écrit au IIe siècle après J.C. par Apulée, écrivain latin originaire de Madaure (actuelle Algérie). Le roman raconte l’histoire d'un jeune aristocrate, Lucius, transformé en âne par sa maîtresse, férue de magie. Avant de retrouver figure humaine, le héros du roman connaîtra bien des mésaventures. Capturé par des brigands, Lucius, toujours sous sa forme de quadrupède, écoute l’histoire de Psyché qu’une vieille femme conte à une jeune captive désespérée d’avoir été enlevée par les bandits la veille de son mariage. Il s’agit donc d’une histoire dans l’histoire, celle de Psyché, si belle qu'elle déclenche la colère de Vénus dont les hommes délaissent les autels. La déesse envoie son fils Cupidon inspirer à Psyché de l'amour pour un être hideux. Le jeune dieu tombant éperduement amoureux de la belle mortelle, la fait enlever par le dieu du vent, Zéphyr, qui l'amène dans le palais de l'Amour. Là, elle est servie par des serviteurs invisibles et toute les nuits, Cupidon vient la rejoindre. Mais Psyché a défense de chercher à voir le visage de son tendre époux. Les sœurs de Psyché, dont elle se languissait, viennent lui rendre visite. Aiguillonnées par la jalousie, elles instillent le doute et la crainte dans l'esprit de Psyché, qui voulant en avoir le cœur net, attend que son époux soit endormi pour le contempler à la lueur d'une lampe à huile. Elle découvre alors avec bonheur le visage de l'Amour, mais Cupidon, blessé par une goutte d'huile brulante tombée de la lampe, s'enfuit à tire d'ailes. Il trouve refuge auprès de Vénus, qui, furieuse, impose à Psyché de multiples épreuves, au terme desquelles elle peut enfin s'unir à Cupidon et, devenue immortelle, participer au banquet des dieux.

 

 

 

 

 

 

Dans l’Italie de la Renaissance, le roman d’Apulée est redécouvert et le conte de Psyché qu’il renferme va acquérir une vie autonome. C’est que plus qu’un simple conte, cette histoire peut s’interpréter comme une allégorie de l’union de l’âme humaine (Psyché en grec) et du divin. De grands cycles peints très admirés contribuent à en diffuser l’histoire et l’iconographie (Raphaël, villa Farnésine à Rome (1518), Giulio Romano, palais du Té à Mantoue (1526-1528). Ils vont constituer un véritable répertoire iconographique qui, diffusé par l’estampe, inspirera durablement tous les domaines artistiques : peintures, sculptures, vitraux, pièces émaillées, céramiques, tapisseries...

 

 

"Psyché portée sur la montagne", tapisserie de la tenture de l'Histoire de Psyché

Une somptueuse tenture de tapisseries de la Fable de Psyché fut ainsi tissée pour François Ier vers 1540. Les modèles de cette tenture initiale, longtemps attribués à Raphaël, seraient dus au flamand Pieter Coecke Van Aelst (1502-1550). C’était un ensemble exceptionnel de vingt-six pièces à fils d’or qui, mises bout à bout, atteignaient 130 mètres de long. La tenture fut brûlée en 1797 pour en récupérer le métal précieux, mais une soixantaine de pièces de tapisseries copiées sur celles de François 1er sont aujourd’hui encore conservées. Elles constituent de précieux témoignages de l’influence de cet ensemble fameux ainsi que du goût persistant pour un sujet tout à la fois philosophique et merveilleux. Ainsi deux tentures à fils d’or de L’Histoire de Psyché tissées par les ateliers du faubourg Saint-Germain entrèrent en 1667 dans les collections de Louis XIV. Chacune reprenait six scènes de la tenture de François Ier. Sous le Second Empire, ces tentures furent choisies pour décorer les palais impériaux de Fontainebleau et de Pau, où les six tapisseries de L'Histoire de Psyché arrivèrent en 1854. La chambre pour laquelle elles étaient destinées était de dimensions modestes, aussi l’une des pièces, Zéphyr amenant les sœurs de Psyché, ne put y être accrochée et fit retour à Paris en 1896. Le dépôt de cette pièce par le Mobilier national en 2012 a permis de compléter la tenture, composée des pièces suivantes : La vieille racontant l’histoire de Psyché ; Psyché portée sur la montagne ; Le repas de Psyché ; La toilette de Psyché ; Zéphyr amenant les sœurs de Psyché ; Psyché au Temple de Cérès. Actuellement, une pièce n’est pas présentée dans la salle Saint-Jean, La toilette de Psyché.

 

 

Bahut à deux corps en noyer richement sculpté

 

 

 

Le décor de la salle est complété par la présentation de deux beaux meubles : un coffre en noyer sculpté d'époque Renaissance et un bahut récemment restauré par le Centre de Recherche et de Restauration des musées de France (C2RMF). Ce bahut à deux corps en noyer richement sculpté a été envoyé au château de Pau sous la Monarchie de Juillet. La partie haute est décorée de quatre panneaux sculptés de scènes de la vie de saint Jean Baptiste : La prédication de Saint-Jean ; Le Baptême ; La décollation (ou décapitation) de Saint-Jean ; Hérodiade présentant la tête de Saint-Jean à Hérode. La partie basse présente huit figures de personnages en costumes Renaissance et cinq panneaux sculptés de scènes du Nouveau Testament : L'Annonciation à Marie par l'archange Gabriel ; La nativité ; L'ange apparaissant aux bergers ; La circoncision du Christ ; L'adoration des rois mages. Portes, tiroirs, panneaux sculptés datant du XVIe siècle ont été remontés dans une structure du XIXe siècle.

 

 

 

Coffre sculpté