ARMIDE

ARMIDE

Vendredi 6 octobre 2017 à 19h
Château de Pau
2 rue du Château
64000 PAU
Göttingen Barok Orchester sous la direction d'Antonius Adamske
Pour tous
23€ - Billetterie Office de tourisme de Pau
Durée: 2h30 (avec entracte)
Ouverture des portes 30 minutes avant le concert - merci d'accepter de vous soumettre aux contrôles Vigipirate.
Dans le cadre des festivités programmées à l'occasion du 35e anniversaire du jumelage des Villes de Pau et de Göttingen (Allemagne), l'Institut Heinrich Mann et la Ville de Pau ont invité les 26 artistes du "Göttingen Barok Orchester" placés sous la direction d'Antonius Adamske, à se produire dans l'écrin de la prestigieuse salle des Cent couverts du Château de Pau pour y donner "Armide", tragédie lyrique de Jean-Baptiste Lully et Philippe Quinault, inspirée du poème épique « La Jérusalem délivrée » du Tasse.

ARMIDE – L’OPERA
Torquato Tasso, connu en français sous le nom de Le Tasse, est né en 1544 à Sorrente. Il est le fils du poète Bernardo Tasso et est éduqué par les Jésuites napolitains. Très vite il préfère la pratique des arts à ses études de droit. En 1575, il soumet son œuvre « La Gerusalemme liberata » (La Jérusalem délivrée) à l’avis des autorités étatiques et cléricales ainsi qu’à celui d’amis. Mais craignant à la fois l’inquisition et les mauvaises critiques des censeurs, il choisit de retirer son œuvre. Pour finir, l’œuvre est publiée malgré lui et connaît une consécration dans toute l’Europe. Le Tasse meurt en 1595 dans un monastère romain.
Pour son dernier libretto tragique, Jean-Baptiste Lully (1632-1687) s’inspire de l’œuvre du Tasse. C’est Louis XIV en personne qui choisit cette histoire parmi une sélection présentée par Lully. La première de l’œuvre a lieu le 15 février 1686 à l’Académie royale de musique alors dirigée par Lully. Depuis 1672 Lully détient de facto le monopole sur les représentations d’opéra à Paris et Versailles. L’opéra « Armide » impressionne énormément et le public ovationne longuement ses représentations. Il est joué des années durant, et pas seulement à Paris. Il se voit même discerné le titre d’opéra national. Jean-Baptiste Lully mourut en 1687 des suites de la pratique musicale. On dit qu’il s’est blessé à l’orteil avec la baguette (qui à l’époque baroque touchait souvent le sol) et qu’il a succombé à la gangrène. Il est enterré dans une petite basilique parisienne. « Armide » a été redécouvert par le claveciniste et chef d’orchestre français d’origine américaine William Christie qui créa une représentation d’envergure au Théâtre des Champs-Elysées gravée sur DVD.

L’INTRIGUE
L’ouverture solennelle à la française est suivie du prologue où apparaissent les figures allégoriques de l’Honneur et de la Sagesse en compagnie de leurs suites. Elles vantent les mérites du maître de l’Univers qui se complaît à contempler leur rivalité courtoise sous forme d’une pièce de théâtre. A l’époque de Lully, le maître de l’Univers est Louis XIV en personne dont l’Honneur et la Sagesse se disputent les faveurs.
L’argument de l’intrigue principale de l’opéra est emprunté à un des thèmes du poème épique « La Jérusalem délivrée » du Tasse (1544-1595) : la rencontre de la magicienne arabe Armide et du chevalier chrétien Renaud.
Phénice et Sidonie, les confidentes d’Armide, louent la victoire d’Armide sur les chevaliers croisés de Godefroy éconduits par la ruse et la seule force de sa beauté. Mais la jeune magicienne n’est pas satisfaite car elle n’a pas pu triompher du plus vaillant de tous ses ennemis, de « l’indomptable Renaud ». Sidonie parvient à la rassurer.
Hidraot, roi de Damas, les rejoint, félicite Armide de sa victoire et l’invite à couronner son triomphe en choisissant un époux. Armide lui répond que « seul le vainqueur de Renaud » sera digne d’elle. La célébration du triomphe est interrompue par l’arrivée du garde Aronte, chargé de la conduite des prisonniers chrétiens, qui annonce qu’un seul guerrier les a tous délivrés. « C’est Renaud » s’écrient alors Armide et Hidraot en promettant vengeance.
Artémidore met son libérateur Renaud en garde contre les enchantements d’Armide et lui demande de retourner auprès de Godefroy, mais celui-ci affirme ne rien craindre. Renaud, banni par Godefroy pour avoir tué le « fier Gernand » lors d’une rixe, refuse pertinemment de rejoindre le camp des chrétiens.
Armide et Hidraot invoquent les démons et choisissent un endroit pour tendre un guet-apens à Renaud. Armide demande le privilège de frapper elle-même son ennemi. Lorsque Renaud se repose au bord d’un ruisseau idyllique, une nymphe des eaux lui chante un air sur la beauté de l’amour et de l’oisiveté. Un dard à la main, Armide se penche sur son ennemi endormi, mais ne peut se résoudre à le tuer. Elle ordonne alors aux zéphirs, des vents d’ouest chatoyants, de les conduire tous deux dans les plus reculés déserts.
Dans son palais enchanté en plein milieu du désert, Armide se lamente d’être tombée sous le charme de celui qu’elle a envoûté. Elle se sent dépossédée de sa liberté. Ses confidentes Phénice et Sidonie s’étonnent de voir Renaud adouci et conseille à leur maîtresse de se montrer indifférente. Mais Armide a honte de l’amour de Renaud provoqué par ses propres enchantements. Elle se résout à faire appel à la Haine afin de se débarrasser de cet amour honteux.
La Haine sort alors des enfers avec sa suite et entreprend de briser les chaînes de l’amour. Mais lorsqu’elle qu’elle s’apprête à arracher l’amour du sein d’Armide, la magicienne se libère de son emprise déclarant qu’elle veut continuer à aimer. La Haine, furieuse, se retire en lui refusant dorénavant son aide.
Entretemps Ubalde et Karl, le Chevalier danois, envoyés par Godefroy afin de délivrer Renaud, arrivent sur l’île du palais enchanté. Ils portent des objets magiques qui leur ont été donnés par un vieux magicien pour dissiper les enchantements d’Armide. Des antres et des abîmes s’ouvrent devant eux et il en sort des monstres maléfiques. Mais lorsqu’ils présentent le sceptre d’or, les infernales créatures reculent et laissent place à un paysage agréable. Or un péril encore plus redoutable attend les combattants : Un démon ayant pris l’apparence de Lucinde, la dame des pensées de Karl, envoûte celui-ci jusqu’à ce que Ubalde touche Lucinde avec le sceptre et ce qui n’était qu’un leurre disparaît. Ubalde vit la même aventure avec le leurre de Mélisse, son amante.
Armide, ayant renoncé à la haine au profit de l’amour, échange des promesses amoureuses avec son bien-aimé. Comme elle doit abandonner Renaud un moment, elle le confie à la garde des Plaisirs et d’une troupe d’Amants fortunés et d’Amantes heureuses. Mais Renaud, qui ne souhaite pas de plaisir sinon le retour de son amante, les chasse. C’est alors que paraissent Karl et Ubalde. Le Chevalier danois expose le bouclier de diamant au regard de Renaud qui y voit son reflet et reconnaît les valeurs de vertus chevaleresques. Renaud revient à lui, s’arrache les guirlandes de fleurs et reçoit des mains de Karl une épée. Tous trois s’en vont retrouver Godefroy.
Armide survient et tente de le retenir. Elle le supplie d’amour et de pitié. Renaud lui déclare qu’il préférera toujours l’honneur à Armide. Il plaint la malheureuse qui se déchire de douleur. Partagé entre la haine et l’amour, elle perd connaissance. Ubalde et Karl tentent d’éloigner Renaud, mais celui-ci répond que la gloire n’exige pas un cœur sans merci.
Lorsque Armide recouvre ses sens, elle invoque les démons pour qu’ils détruisent son palais enchanté et s’envole dans un char volant.

ANALYSE
« Partagé entre l’amour et la vertu » - voilà comment on pourrait résumer ce conflit que vivent la plupart des personnages de cet opéra. Mais l’amour et la pitié, ne sont-ils pas également des vertus ? L’honneur et la gloire en font partie aussi, tout comme la sagesse. Dans le prologue, la Sagesse et l’Honneur se disputent les faveurs du souverain qui a l’habitude de se servir de l’Honneur en temps de guerre et de la Sagesse en temps de paix.
Renaud, le héros vertueux et honorable de l’opéra se voit envoûté par la beauté et la magie d’Armide. Mais celle-ci n’accepte pas son destin puisqu’elle brûle d’un amour passionné pour Renaud. Sa confidente lui conseille l’indifférence, mais elle ne retrouve pas sa sérénité. La Haine invoquée par Armide insulte l’Amour : aucune puissance de l’enfer ne serait aussi cruelle que celle-ci. La magicienne rejette la Haine qui s’en va bredouille. Qu’est-ce qui est donc aussi puissant, aussi noble que l’amour ? Et les attributs nobles ne sont-ils pas des vertus ?
Citons un autre exemple du pouvoir de l’amour : Ubalde et Karl en croisade depuis de nombreuses années sont deux personnages privés d’amour. La rencontre avec un démon sous l’apparence de la bien-aimée tant regrettée leur fait oublier mission et armes magiques. Ce n’est que grâce à leur entraide que le leurre disparaît.
La scène la plus impressionnante se trouve néanmoins à la fin de l’opéra. Un seul regard dans le bouclier de diamant porté par Ubalde et Karl ramène Renaud dans le rôle du chevalier honorable. Mais lorsqu’il rencontre Armide une dernière fois, il ressent de la pitié et lui accorde un rôle important dans sa vie – quelle métamorphose ! (« Si vous souffrez, vous pouvez croire que je m’éloigne à regret de vos yeux, Vous régnerez toujours dans ma mémoire ; Vous serez après la gloire ce que j’aimerai le mieux. ») Dans cette scène Armide est au bord de l’avilissement lorsqu’elle supplie Renaud à genoux de l’aimer et de rester auprès d’elle. Rien ne subsiste de la magicienne impérieuse et théâtrale. C’est comme si deux vérités se dégageaient derrières deux façades distinctes.
Abandonnée et revenue à elle, Armide partagée entre l’amour et la haine fait détruire son palais et s’envole à travers les airs. Une fin de prime abord négative, mais les liens solides entres les personnages persistent.
Et pourtant cette histoire extraite de la vie de Renaud et d’Armide et présenté sous un jour particulier par Lully, ne représente qu’un petit épisode du livre du Tasse. A la fin du drame, immédiatement après la grande bataille de Jérusalem, Renaud parle avec Armide une dernière fois. Désespérément épris l’un de l’autre, mais combattant sur des fronts ennemis, Armide et Renaud sont incapables de s’affronter sur le champ de bataille. Armide s’enfuit alors dans une grotte lointaine où elle envisage de se donner la mort moyennant les flèches empoisonnées destinées initialement à Renaud. Celui-ci accourt pour empêcher son suicide et la supplie :
[135] « Lis dans mes yeux, si tu refuses d’en croire mes paroles, tu y verras la pureté de mon zèle. Je jure de te replacer au trône où régnèrent tes aïeux : ah ! plutôt, si le Ciel daignait répandre dans ton âme ses divines clartés, et d’arracher le bandeau de l’erreur, il ne serait point dans l’Orient de puissance égale à la tienne. »135.
[136] A ces prières, à ces tendres discours, il mêle des larmes et des soupirs. La colère s’éteint dans le cœur d’Armide ; il n’y reste que les feux de l’amour. Telle la neige se fond aux rayons du soleil ou au souffle des zéphirs : « Commande à ton esclave, lui dit-elle, décide de son sort ; tes désirs seront lois. »
(Traduction par Charles-François Lebrun, 1774)
Il ne faut pas oublier que ce texte de 1575 s’inscrit dans un contexte euro-centrique et que de nos jours, dans notre société pluraliste, plus ou peu d’importance revient à ce qui est exprimé dans le vers où Renaud supplie Armide d’arracher le bandeau de l’erreur (et de se convertir au christianisme). Mais la fin délibérément réconciliante du Tasse et de nombreuses scènes d’« Armide » soulèvent des questions d’envergure. Une vertu peut-elle en exclure une autre ? Nos actions ne devraient-elles pas s’inspirer d’un certain nombre de vertus ? Renaud et Armide évoluent au cours de l’opéra. Mais ce n’est pas tant leur volonté qui provoque ce changement, mais bien l’interaction, l’échange avec l’autre. Armide et Renaud nous incitent à échanger. Un échange entre nos cultures et vertus dans le but d’atteindre la sagesse, l’honneur et l’amour.
                                                                                                                                                  
                                                                                                                                            Antonius Adamske


Traduction : Monika Metzger